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Article sur le yoga

Dans le yoga des postures, le corps est bien sûr un axe majeur de la pratique. Mais l’esprit et le souffle apportent la conscience de son incarnation.

Il est « des corps » pour lesquels la vie se passe naturellement, presque sans accrocs. Mais d’autres sont fracturés, dominés, profanés par la volonté d’un ou d’une autre qui a décidé d’en faire son objet. Et dans ce cas, la perception et les sensations du corps deviennent une source d’immenses souffrances, de détestation et d’auto punition.

Je suis secrétaire bénévole et engagée dans la lutte contre les violences sexuelles au sein de l’association En Parler, et j’ai interviewé 3 femmes pratiquant le yoga et qui ont été victimes de viol à un moment de leur vie.

Jade, Louise et Noémie nous livrent leurs parcours de réparation au travers et grâce à la discipline du yoga. Je les remercie respectueusement d’avoir accepté de livrer une part si intime de leur vie

Jade : 

 Avant, j’étais une adolescente coquette et jolie je crois. Je prenais soin de moi et de mon corps car j’avais été élevée comme cela.

Et puis, il y a eu « la » rencontre… Les viols ont duré longtemps puisque c’était « mon copain ». Ce furent trois longues années où peu à peu, j’ai abandonné mon corps, je l’ai quitté, je lui ai laissé à force de ne plus pouvoir résister.

Après que j’ai enfin réussi à rompre avec l’individu, mon corps me hantait. Je le cachais sous des couches de vêtements informes pour le rendre repoussant. Il me faisait peur, et rien que l’effleurer me paraissait indécent. Je continuais de le maltraiter car je le détestais, tout comme je me détestais.

S’en sont suivies de longues périodes de boulimie où je mangeais à m’en faire mal pour remplir ce corps qui avait été vidé de tout existence propre par un adolescent violent. Alors, mon corps est devenu mon meilleur ennemi.

Plus de 20 ans après cet épisode de ma vie, j’ai commencé le yoga. Ce n’était pas une démarche directe en rapport avec mon corps, mais plutôt une recherche d’apaisement pour faire baisser le stress de la vie quotidienne. Et peu à peu, au fil des séances, j’ai commencé à percevoir différemment celui que j’avais tant nié et maltraité. Tout à coup, sous l’action des différentes postures, enfin, du bien-être s’en dégageait.

Comme Wendy recoud l’ombre de Peter Pan à son corps, la respiration, point à point, recousait l’enveloppe du mien au fil de mon esprit.

Je pratique depuis avec une grande assiduité et beaucoup d’intensité. Et celui qui peu à peu s’était complètement effacé redevient présent. Je me sens désormais (presque) en sécurité  dans ce corps si longtemps oublié.

Louise :

Mes agressions ont eu lieu de mes 4 à mes 8 ans, ce qui ne m’a pas vraiment laissé le temps d’apprivoiser mon corps sans qu’il ne soit souillé. Petite, j’étais un véritable rayon de soleil, et sur les photos c’est flagrant. Je suis ensuite devenu une petite fille au visage bouffi, très triste et méchante dans ses comportements.

De mes 8 ans à mes 13 ans, j’ai été libérée. J’ai ensuite fait une grosse dépression, pris 30 kilos, été rongée par l’acné et tout ce qui fait les joies du passage d’un corps d’enfant à celui d’adolescent. Une période charnière qui n’a fait qu’alimenter la mauvaise estime de moi-même. J’ai déclenché à ce moment une hypothyroïdie et voilà 10 ans que je suis sous traitement.

La boulimie est arrivée très tôt dans ma vie. J’avais besoin de me remplir. Je buvais même du jus d’orange périmé tellement j’avais besoin de sucre. Cette anecdote a beaucoup choqué la psychologue qui me suivait plus jeune et m’a fait réaliser que c’était un vrai problème. Je me suis aussi fait de nombreux piercing et même des tatouages que j’ai dû enlever au laser, tellement je haïssais mon corps et je souhaitais le détruire.

Pour ce qui concerne le yoga, j’ai eu assez jeune une fascination pour cette discipline. La mère d’une amie était professeure, et je trouvais qu’elle dégageait quelque chose de fascinant, de très inspirant. Mais au moment où je fréquentais cette amie, au lycée, j’étais totalement dans l’auto-destruction. Je n’aurais par conséquent jamais pensé pratiquer moi-même, j’avais l’impression que ce n’était pas pour moi, trop difficile d’accès, qu’on jugerait mon corps et mes performances durant la pratique. 

En deuxième année de licence, une amie et moi cherchions une activité sportive pour avoir un bonus sur notre moyenne. Le yoga était proposé et je me suis dit :   
« Bon, pourquoi pas… Je suis pas mal stressée en plus donc c’est une bonne idée ».

A la première séance, je me souviens m’être installée sur un tapis, tout au fond de la salle, pas très à l’aise. Ca s’est pourtant si bien passé, que ça à même été une révélation. Ma prof était superbe, pleine d’énergie et de compassion pour nos vies stressantes d’étudiantes.

A cette époque, je faisais pourtant encore tout pour me détruire et je prenais notamment beaucoup de drogue. Cette première séance m’a fait réaliser qu’en fait, l’état qu’on avait sous drogue pouvait se rapprocher de l’état dans lequel le yoga nous plonge : un état de paix. J’ai vu des couleurs, eu des sensations de chaleur.

Pour la première fois de ma vie je me suis sentie connectée à moi-même, à l’aide de mon propre corps et de ses différentes postures. Au second semestre, j’ai ensuite pris des cours réguliers avec Julie, ma première prof de yoga. On était un plus petit groupe, une vingtaine, et même si j’étais toujours très mal dans mon corps, j’appréciais vraiment d’y aller. J’étais assidue, trois fois par semaine, et surtout convaincue que c’était l’endroit où je devais me trouver à ce moment de ma vie.

Souvent, quand je ressortais, j’étais prise d’une angoisse énorme, notamment le soir. Cette sensation existe encore après une séance, mais je sais instinctivement que c’est pour finalement pour me libérer des souffrances que j’ai accumulées au plus profond de moi.

La vie a fait que nos chemins se sont séparés et que je n’ai pas continué à pratiquer. Ca m’a tout de même beaucoup manqué. Je me suis alors intéressée à la méditation qui était plus en phase avec ce dont j’avais besoin, et ça a été aussi une révélation. C’est d’ailleurs grâce à cette pratique régulière que m’est venue la force de prendre en considération les agressions que j’avais subies, et de comprendre que si je restais dans le silence, il me serait impossible de véritablement m’aimer et me respecter.

Le yoga m’a permis petit à petit d’arrêter de prendre de la drogue, d’avoir une vie plus saine, d’être plus à l’écoute de mon corps qui m’était alors inconnu. Il y a encore un vrai parcours à faire, mais sans cette première expérience dans le domaine spirituel, je n’aurais pas pu être sur le chemin où je me trouve aujourd’hui. Le yoga m’apporte un mieux-être durant la séance, je me sens plus légère, j’ai comme l’impression de faire la paix avec moi-même. Après le cours, je vais bien pendant je dirais 30 minutes à une heure, puis ensuite j’ai généralement une grosse crise émotive, d’angoisse ou de pleurs. Mais encore une fois, je crois intimement que c’est cette haine qui s’est accumulée en moi depuis plusieurs années et qui doit sortir, je crois avoir besoin de vivre cette sensation pour mieux la laisser passer, pour qu’elle disparaisse enfin.

Noémie :

Lors de mon agression, mon corps ne m’appartenait absolument pas. Je me souviens voir la scène de l’extérieur, comme si j’étais debout à côté de moi et de mon agresseur et que je regardais ce qui se passait sans pouvoir intervenir. Le plus dur c’était de ne pas pouvoir bouger, ni parler ou crier, j’étais totalement inconsciente et comme paralysée. Il faut savoir que lors de mon agression je n’étais pas entièrement consciente, car j’ai été droguée à mon insu (substance mise dans ma boisson).

Après l’agression, j’ai passé des heures sous la douche, à me frotter, me laver et me relaver encore et encore, comme si j’étais sale et que ça ne partait pas. A ce moment-là, je détestais mon corps, surtout la partie basse.

J’avais aussi la peur d’être enceinte. Je me frappais le ventre tous les jours, plusieurs fois par jour pour « tuer » ce qu’il avait pu mettre en moi. Je détestais cette partie de mon corps (mon ventre, mon bassin, mes fesses, toute la partie permettant la reproduction et où se développe le fœtus).

 Aujourd’hui encore je déteste cette partie de mon corps, à cause de cette agression, la pression sociale avec l’image d’un corps parfait sans graisse, sans vergetures, sans cellulite, et les remarques de certaines personnes (même celles pour « rigoler »). Il y a de périodes aujourd’hui où j’aime bien mon corps et me sens bien dedans, je l’aime tel qu’il est et des fois où je replonge et où j’ai envie de me frapper (comme une addiction).

Pour pouvoir enfin aller mieux, j’ai décidé de trouver un groupe de parole en ville, pour parler de mon expérience. On m’a proposé des cours de yoga en ligne pour me réapproprier mon corps et l’accepter, de me concentrer et me recentrer sur moi-même. J’avais toujours voulu faire ça mais n’avais jamais osé.

Aujourd’hui, les cours de yoga me permettent de prendre du temps pour moi, d’essayer de comprendre mon corps et surtout essayer de l’écouter. Avant les cours je suis toujours stressée, j’ai toujours mal quelque part (ventre, bassin, bas du dos…), et n’accepte pas toujours mon corps ou la forme qu’il a.

Durant la séance, je me concentre sur moi, sur ce que je ressens, où j’ai mal et pourquoi j’ai mal. Au début de la séance, lors du premier temps calme, je me vois de l’extérieur et je me regarde comme le jour de mon agression, mais cette fois je suis plus calme. Il manque cependant une partie de moi. Je suis souvent coupée en trois avec la partie du milieu totalement absente ou alors la partie de mon bassin est très floue par rapport au reste de mon corps qui est net (du plexus à la tête et des genoux aux pieds).

Au fil de la séance, j’écoute et fais bouger mon corps, ce qui me permet de me reconnecter à lui. Je me détends et ne pense qu’à moi à ce moment-là, il n’existe rien d’autre autour, je suis dans ma bulle en train de me détendre. Je ressens mon corps se relâcher et évacuer les mauvaises choses, les choses douloureuses ou embêtantes pendant quelque temps, ce qui me fait énormément de bien.

A la fin de la séance, lors du dernier temps calme, je me vois toujours de l’extérieur, mais cette fois mon corps n’est qu’une seule et même partie, un seul bloc.
Parfois la partie du milieu est floue et des fois elle ne l’est pas, tout est net, fluide et léger et je me sens apaisée.
J’aime les sensations que je ressens à cet instant, comme si j’aimais mon corps, que je le trouvais parfait et que je me trouvais jolie. J’aimerais rester à cet endroit pour toujours lorsque je suis comme ça, car ça fait énormément de bien, mais cela ne dure pas longtemps.